Philosophie Magazine, hors série "Cultiver son jardin"

Quelques petits extraits de l’entretien avec Gaspard Koenig, philosophe, essayiste et romancier.

Les philosophes ont beau être généralement des urbains, certains d’entre eux manient volontiers la binette et la houe. Et la tradition censément cartésienne de domination de la nature se dissout dans l’humus.

 

Une leçon d'humilité

Une grande règle du jardinier, pour moi, c’est la paresse. Plutôt que de s’acharner, on laisse faire. La paresse est très créative, et très vertueuse pour tout le monde, la nature comme l’homme qui s’en occupe. (…)

La volonté de dominer ce qui échappe foncièrement est tenace. Elle imprègne toute une tradition, celle des jardins à la française, qui sont nés à la Renaissance dans le prolongement de l’humanisme : dans un monde qui commence à se séculariser, l’homme prend, en quelque sorte, la place du créateur. Il doit en même temps se contrôler et contrôler le monde qui l’entoure. (…)

La grande tradition de domination de la nature ne veut rien savoir de l’humus : elle tient à distance ce monde « sale » du mélange et du devenir, veut « faire propre ». On retrouve encore cette obsession aujourd’hui dans la tonte bien rase du gazon. Rien ne doit dépasser. Je crois que c’est aussi le cas en agriculture. (…) Un champ envahi d’herbes sauvages comme dans les gravures du Moyen-Age, témoignerait d’un laisser-aller insupportable. (…)

C’est le résultat d’une négociation, parfois houleuse, avec des forces multiples – dans le cas du jardin, celles du vivant, de la météo, du sol, etc. Il s’agit de composer avec ce déséquilibre permanent. C’est une leçon de modestie. Humilité, rappelons-le, vient étymologiquement d’humus (comme « humain »). Il faut accepter de perdre beaucoup, de laisser l’humus détruire nos rêves. Accepter aussi que se créent des choses qu’on n’avait pas prévues – il se joue quelque chose de l’ordre de notre rapport à la finitude. (…) Revenir à l’humus permet de se réinscrire dans le cycle de la génération et de la corruption, dans les dynamiques immanentes de la vie et de la mort. (…)

En jardinant, l’esprit est tellement concentré sur le moment que le reste s’éclipse. C’est vrai, dans n’importe quel rapport au vivant – à cheval, par exemple, ou avec un enfant. Tous les projets, tous les problèmes disparaissent. S’opère une forme de recueillement dans l’ici et maintenant. Les grandes ambitions du monde, politiques ou même intellectuelles, paraissent dérisoires. La projection dans le futur s’interrompt. Ce sentiment a quelque chose d’inquiétant : on se dit que l’on pourrait au fond s’en contenter. C’est le syndrome de  Dioclétien, cet empereur romain qui renonça au pouvoir pour cultiver son jardin… (…)

Ce qui est intéressant dans le jardinage, c’est que l’esprit est actif et engagé. On essaie de comprendre ce que l’on fait parce qu’il y a un enjeu pratique. L’œil doit apprendre à distinguer. (…)

Les gens qui travaillent au contact de la terre partent en général moins en vacances. Il y a de nombreuses explications économiques et sociologiques, à commencer par la charge de travail, mais je crois aussi qu’il y a une certaine suffisance à rester chez soi. (…)

La terre est un univers très complexe qu’on commence seulement à découvrir : on ne connait encore que 1% des espèces qui vivent sous la surface ! Elisée Reclus est l’un des premiers à parler de l’humus de manière philosophique : le sol digère les corps morts en en fait « la pâture des générations à venir ». A peu près à la même époque, Darwin écrit son livre sur les vers de terre et en fait l’espèce la plus importante de l’évolution naturelle !L’humanité a toujours eu les yeux vers le ciel. Elle découvre aujourd’hui la richesse de ce qu’elle a sous les pieds. (…) « Une  nation qui détruit ses sols se détruit elle-même » disait Roosevelt au moment du Dust Bowl, il y a près d’un siècle. (…)

 

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