Le dernier hors série de Philosophie Magazine s’intitule « Cultiver son jardin ».
Je vous recopie l’article d’Octave Larmagnac-Matheron, « Mauvaises » herbes.
Elles sont les impopulaires du jardin : petites plantes insolentes qui repoussent partout et « gâchent » la composition bien ordonnée. Entre mépris et ignorance, nous ne prenons même pas la peine de distinguer ces espèces qui prolifèrent spontanément. Nous disons simplement : les herbes, les mauvaises herbes, voire les « herbes méchantes » pour Olivier de Serres, le père de l’agronomie française. Petit florilège des commentaires sur ces mal-aimées.
A la charnière du Grand Siècle et des Lumières, Antoine Houdar de la Motte alerte sur la malignité d’une ronce rusée qui supplie : « Mets-moi dans ton jardin. » Une fois transplantée, « elle se multiplie ; elle étend sa racine et ses branches au loin. Sous ses filets armés tout se casse, tout plie ; fruits, potager, tout meurt ; les fleurs deviennent foin. » Un vrai cauchemar.
Un siècle et demi plus tard, Maurice Maeterlink déplore ce traitement dans L’intelligence des fleurs : pour beaucoup les mauvaises herbes « ne servent à rien. Ca et là, quelques unes, dans de très vieux villages, gardent encore le prestige de vertus contestées. Ca et là, l’une d’elle, tout au fond des bocaux de l’apothicaire ou de l’herboriste, attend encore le passage du malade fidèle aux infusions traditionnelles. Mais la médecine incrédule les délaisse. »
Le philosophe Emerson est plus fin : « Une mauvaise herbe est une plante dont on n’a pas encore trouvé les vertus ».
George Sand chante les louanges de ces mal-aimées dans ses Lettres à un voyageur à propos de botanique : « Je préfère aux jardins arrangés et soignés ceux où le sol, riche par lui-même de plantes locales, permet le complet abandon de certaines parties (…) Elles sont bien plus délicates, plus précieuses pour la science et pour l’art, ces mauvaises herbes comme les appellent les laboureurs et les jardiniers. Elles sont vraies, elles sont des types, des êtres complets. Elles nous parlent notre langue, qui ne se compose pas de mots hybrides et vagues. Elles présentent des caractères certains, durables. (…) Pénétrons donc avec respect dans les sanctuaires où la montagne et la forêt cachent et protègent le jardin naturel. »
Même enthousiasme, dans Les Misérables de Victor Hugo, devant un jardin « livré à lui-même depuis plus d’un demi-siècle » : « Le jardinage était parti, et la nature était revenue. Les mauvaises herbes abondaient, aventure admirable pour un pauvre coin de terre. (…) Rien dans ce jardin ne contrariait l’effort sacré des choses vers la vie ; la croissance vénérable était là chez elle. »
John Ruskin en parle comme d’une oeuvre d’art : la mauvaise herbe se niche dans les anfractuosités de la civilisation, marque le passage du temps, fait la splendeur de la ruine qui rappelle l’homme à la modestie. « Il n’y a pas une touffe de mauvaises herbes poussant dans la fente d’une ruine qui n’ait une beauté à tous les points de vue presque égale et à quelques-uns immensément supérieure à celle de la sculpture la plus parfaite de cette ruine. »
« La mauvaise herbe est la Némésis des efforts humains » écrit le romancier Henry Miller, qui ajoute tout de même que c’est elle « qui mène la vie la plus sage. Il est vrai que l’herbe ne produit ni fleurs, ni porte-avions, ni Sermons sur la montagnes.(…) Mais en fin de compte c’est toujours l’herbe qui a le dernier mot. (…) Pas d’autre issue que l’herbe. (…) L’herbe n’existe qu’entre les grands espaces non cultivés. Elle comble les vides. Elle pousse entre, et parmi les autres choses. La fleur est belle, le chou est utile, le pavot rend fou. Mais l’herbe est débordement, c’est une leçon de morale. »
Même chez les jardiniers les plus acharnés, le massacre des mauvaises herbes ne va pas sans une certaine culpabilité. Ainsi, l’écrivaine Anne-Marie Koenig raconte dans ses Carnets d’un jardin : « Je rêve d’un jardin où rêver. Alors je m’active comme une forcenée pour m’offrir un jour cette contemplation paresseuse. (…) C’est là le vrai travail de Sisyphe. (…) Le travail à refaire court toujours plus vite que celui qui se fait. (…) Je m’épuise à racler la terre, trancher tout ce qui pousse et repousse là. (…) Le combat est d’autant plus rude que l’envahisseur ne doit jamais relâcher sa pression. (…) Le jardinage est un art contre nature. Il faut éternellement contrarier les herbes dites mauvaises, parce qu’elles poussent trop bien, parce qu’elles sont là chez elles. » Et d’ajouter joliment : « Parfois mon jardin me fait pitié. Je le regarde comme un champ de bataille où je sabre aveuglément. Mes ennemis n’ont d’autre tort que de vouloir récupérer la terre qui leur appartient. (…) Pourquoi s’échiner à les extirper ? A croire que les hommes ont inventé la lutte chimique pour s’épargner non pas tant le travail que la culpabilité, pour ne pas participer directement à l’extermination des parents pauvres du jardin. »