En 1902, le naturaliste Piotr Kropotkine publiait L’Entraide, un facteur de l’évolution, une remise en cause directe de la lecture de Darwin alors en vogue. Là où d’autres voyaient dans la nature un grand livre de comptes de la compétition, Kropotkine, en observant les colonies de fourmis, les meutes de loups et les villages humains, trouvait autre chose à l’œuvre. La coopération, non la rivalité, comme ce qui permet réellement à une espèce de traverser des conditions difficiles. L’entraide, soutenait-il, n’est pas une exception à la sélection naturelle. Elle en est l’un des mécanismes.
L’idée a bien vieilli. Les écologues décrivent aujourd’hui quelque chose de similaire à une échelle plus réduite avec la notion d’écotone : une zone de transition où deux habitats se chevauchent. C’est le chevauchement lui-même, plus qu’aucun des deux habitats pris séparément, qui produit la plus grande diversité. Une haie entre champ et forêt abrite des espèces qui n’appartiennent pleinement ni à l’un ni à l’autre. C’est dans cette zone de contact que réside la résilience. Les concepteurs en permaculture avancent la même idée avec leur propre vocabulaire, comme le montre l’article de Roos et Julien qui raconte une récente visite de l’ACJCA chez eux.
Je me suis retrouvée à évoquer ces deux idées durant l’été, en partie en réfléchissant à l’aménagement à venir de mon jardin et de mon potager, et en partie pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec les plantes mais tout, en revanche, avec mon genou.
Quand je me suis installée dans mon village, je ne connaissais personne, je n’y avais ni racines ni famille, un patronyme qu’aucun habitant ne pouvait situer, une maison à laquelle j’avais donné un nom gallois (Maison Noddfa, et un jardin que j’avais l’intention de réensauvager plutôt que de dompter. Un ami m’avait prévenue que cette combinaison ferait de moi, durablement, l’étrangère. Il ne se trompait pas sur la perception, mais il se trompait sur le résultat.
Fin juillet, on m’a posé une prothèse totale du genou, suivie d’un mois à la maison, une convalescence assez immobile. Une succession d’aidants sont venus me tenir compagnie et m’assister : une vieille amie des États-Unis, suivie par l’une de mes filles, puis par deux amis auxquels je m’étais lié au cours de mes années d’études à Grenoble. Je n’ai pu faire moi-même découvrir la région à aucun d’entre eux.
Ce sont mes nouveaux voisins qui s’en sont chargés à ma place, sans que je le leur eusse demandé et sans qu’ils se fussent concertés entre eux. L’un a emmené un visiteur au Château d’Ortenbourg, un autre en randonnée jusqu’au Mont Sainte-Odile. Quelqu’un a partagé des reines-claudes et des figues d’un jardin qui avait plusieurs années, voire une vie entière d’avance sur le mien ! Quelqu’un d’autre a invité ma fille à se baigner, et un autre enfin a organisé un dernier dîner pour les amis qui repartaient.
Personne n’avait rien organisé. Cela s’est simplement accumulé, comme un écotone accumule les espèces : chaque foyer occupant un rôle que personne ne lui avait assigné, l’ensemble se révélant plus robuste qu’aucune contribution prise isolément. C’est cela, je crois, la générosité au sens plus précis de Kropotkine : plus proche de quelque chose d’organique que de la « gentillesse » ou de l’« hospitalité ». Ce n’était pas de la charité adressée à une étrangère. C’était un système réalisant ce que réalisent de tels systèmes lorsqu’ils sont sains : absorber une nouvelle venue qui n’avait, pour le moment, rien à offrir en retour.
J’ai récupéré les clés de ma voiture il y a quelques jours : J+1, jour de la libération. Nous avons fêté cela autour d’un dîner chez une voisine : un parmentier de canard nappé d’une purée de butternut du jardin. Les aidants qui repartaient le lendemain matin ont emporté avec eux de la lavande, des mirabelles et du raisin, le tout produit par des jardins qui n’étaient pas les miens.

Mon propre jardin n’a encore rien produit issu de mes propres plantations, quoiqu’il m’ait offert des mirabelles sauvages en juillet et des quetsches en août et septembre. Un autre membre de l’ACJCA m’a en plus offert des plants de tomates. Ne rien produire faisait partie du plan depuis le début, cette année devant être une année d’observation avant la mise en terre des plants de haie à racines nues, à la fin de l’automne. Mais j’en suis venue à me demander si ce plan a jamais été complet sans cet élément-là. Un jardin, comme un village, est un système que l’on intègre avant même d’avoir quoi que ce soit à lui apporter, et qui ce qui pousse de cet échange, ce n’est pas seulement des tomates.

Catégorie : Le coin du rêveur