Le sociologue Maurice Halbwachs soutenait que la mémoire n’est pas quelque chose que les individus détiennent seuls. Dans Les cadres sociaux de la mémoire et La Mémoire collective, il a montré que les familles, les quartiers et les communautés l’entretiennent, et qu’elle est attachée aux lieux où ces groupes ont vécu. Lorsque le groupe se disperse ou que le lieu est perdu, la mémoire s’efface. Prolongeons son idée : elle peut survivre si on lui donne un nouveau cadre.

La Toussaint et le souvenir

La Toussaint en offre une illustration. Le 1er novembre, jour férié, les familles se retrouvent dans les cimetières et les tombes se couvrent de chrysanthèmes, la fleur associée à l’hommage rendu à ceux qui nous ont précédés. Cette coutume montre que les morts ont une place fixe, et que les vivants, en y revenant ensemble, entretiennent la relation.

Pour moi, les deux appuis de Halbwachs, un groupe et un lieu, sont hors d’atteinte : ma famille et ses sépultures se trouvent de l’autre côté de l’océan, dans les Appalaches, où j’ai grandi, et il m’est impossible d’entretenir la relation en leur rendant visite. Si la mémoire a besoin d’un nouveau cadre, il faut le construire. Dans mon jardin, je peux donner à mes proches disparus une nouvelle place fixe.

Des mémoriaux au jardin

Cet automne, dans mes projets d’aménagement, ce cadre prend forme en trois éléments : un arbre pour mon père Edward, des plantes pour ma mère Barbara et ma grand-mère Leah, et un banc ou une table de pique-nique pour ma tante Eleanor. Tous les quatre ont fait de la place aux autres ; je veux donc que chaque mémorial soit un lieu autant qu’un symbole.

Papa

Mon père Edward n’était pas un jardinier passionné, mais il aimait beaucoup le cornouiller à fleurs (Cornus florida). Il était le pilier de notre famille, et sa stabilité rayonnait aussi sur la famille élargie : tous venaient lui rendre visite, souvent pour lui parler à lui en particulier. Après sa mort, je me souviens de m’être endormie en larmes, en me demandant : Qui croira en moi, maintenant ? J’ai eu le sentiment qu’il me répondait : Toi.

J’aimerais simplement planter un cornouiller de Floride, mais il ne pousse pas aussi bien ici, en Alsace, que dans les Appalaches. Deux espèces s’en rapprochent : le cornouiller du Japon (Cornus kousa), lui aussi très répandu dans les Appalaches et qui se plaît raisonnablement bien dans nos jardins, et le cornouiller mâle (Cornus mas), indigène et donc parfaitement à l’aise, mais trop différent du cornouiller de Floride pour évoquer vraiment mon père. Je planterai peut-être un cornouiller mâle pour moi ; pour mon père, le choix se porte sur le cornouiller du Japon.

Cornus kousa. Photo : Wikimedia Commons (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Cornus_kousa_20zz.jpg)

Le cornouiller du Japon est un arbre qui donne sans cesse : il apporte au jardin un étage de sous-bois, il a de belles fleurs à la fin du printemps, il rougit superbement à l’automne et ses fruits nourrissent la faune. Il vient d’Asie de l’Est, et non d’Alsace ni des Appalaches ; je le choisis donc autant pour la mémoire qu’il porte que pour le réensauvagement. On retrouve là Halbwachs : la mémoire ne se conserve pas, elle se reconstruit dans le présent, et le cornouiller du Japon est ma façon de reconstruire ici le cornouiller de mon père.

Maman

Ma mère Barbara était si intéressante. Elle a obtenu un master dans les années 1950, à une époque où peu de femmes le faisaient ; après qu’on lui a proposé un poste à l’université, elle a rencontré mon père, et le reste est allé de soi. Ils étaient amoureux et se sont mariés quelques mois plus tard. Sur cette vraie histoire d’amour, elle a bâti une maison chaleureuse où tout le monde pouvait se retrouver. Elle n’était pas non plus une jardinière passionnée, mais elle aimait ses roses et ses iris bleus. (Les roses sont évoquées plus bas, avec ma grand-mère.)

Ses iris préférés étaient les iris barbus ; dans mon jardin, des iris de Sibérie rhizomateux, cultivés, aideront à ancrer un bassin ou une zone humide. Autrefois très présent dans le Ried alsacien, l’iris de Sibérie devient de plus en plus rare à l’état sauvage. Il est protégé et figure parmi les espèces « en danger » (EN) de la liste rouge de la flore vasculaire menacée en Alsace. Je pense que ma mère serait contente de ce choix qui s’accorde bien avec un jardin en réensauvagement.

Grand-mère

Ma grand-mère Leah était la jardinière passionnée de la famille. Mes sœurs et moi gardons un souvenir vif de ses roses et de ses tournesols dans son jardin, ainsi que de ses nombreuses boutures qui prenaient racine dans des bocaux d’eau. Nous lui rendions souvent visite, à elle et à mon grand-père, le week-end, quand elle préparait des repas du dimanche avec les produit de son jardin : tomates fraîches, herbes aromatiques, fleurs comestibles. Elle partageait aussi ses talents d’une autre façon, en tricotant des chaussettes pour les soldats à l’époque de la guerre du Vietnam.

Elle partageait ses roses sous forme de boutures avec ma mère, qui les a perpétuées dans son propre jardin. J’aimerais pouvoir en avoir une bouture ici. La maison de ma mère a été vendue et je ne sais pas si les nouveaux propriétaires les ont conservées. Je dois demander à mes sœurs d’aller voir avant d’acheter un nouveau rosier. Quelles que soient les roses que je planterai, elles honoreront à la fois ma mère et ma grand-mère.

Des tournesols pour ma grand-mère trouveront aussi leur place, et ils servent eux aussi le projet de réensauvagement, grâce à leurs graines, qui nourrissent les oiseaux, et à leurs fleurs, qui nourrissent les pollinisateurs.

Tante Eleanor

Tante Eleanor était comme une seconde mère. Elle habitait à côté de chez nous quand j’étais enfant, et nous partagions un jardin. Les deux maisons étaient « home ». Celle où nous nous trouvions s’appelait « home » ; l’autre, « over home ». Par exemple, si nous prenions le petit-déjeuner chez elle le dimanche matin et qu’il manquait quelque chose, on nous envoyait, nous les enfants, le chercher « over home », alors que c’était notre propre maison.

Quant au jardin, tante Eleanor aimait faire des conserves en bocaux, mais c’est surtout la table de pique-nique qu’elle appréciait. On y discutait, on y mangeait, on y jouait : cette table servait à tous les rassemblements. Un banc lui plaisait aussi, pour s’arrêter, contempler le monde alentour ou bavarder un moment. Je ne sais pas encore lequel retenir ; c’est le jardin qui tranchera, quand il aura pris forme.

Ce que fait chaque forme

Un arbre dure des générations et survit à celui ou celle qui l’a planté. Les vivaces, comme les rosiers et les iris, s’endorment puis reviennent chaque année, ce qui convient à une mémoire tantôt absente, tantôt présente ; les tournesols, qui sont des annuelles, reviennent en laissant tomber leurs propres graines. Un banc ou une table agit dans le présent : l’un comme l’autre invitent à s’asseoir et à rester, et soutiennent le souvenir par la conversation. Ensemble, ils inscrivent le souvenir dans les générations, dans les saisons et dans l’instant.

Au sens de Halbwachs, le banc ou la table de pique-nique est peut-être l’élément le plus important. La mémoire reste vivante parce qu’elle est partagée, et ce dont on ne parle jamais s’efface. Les plantes sont muettes, après tout ; elles ne deviennent mémoire que lorsque quelqu’un demande pourquoi elles sont là et que l’histoire est racontée. Un banc, cadre social sous forme matérielle, rend possibles les visites, les pauses et la conversation, et avec elles le récit des souvenirs.

Des chrysanthèmes en attendant

Des plantes et des lieux du jardin, choisis pour la mémoire des miens, ne renversent pas le geste de la Toussaint ; ils le transposent. Plutôt que d’apporter des fleurs à un endroit fixe, je crée un lieu où l’on peut se retrouver, famille de passage ou amis et voisins d’ici, et où la mémoire peut continuer à se partager. Faire de la place aux autres, c’est ce que ces quatre personnes ont fait pour nous, et j’espère que le jardin le fera à son tour pour elles. D’ici là, j’honorerai mes proches disparus avec des chrysanthèmes, achetés au Marché aux fleurs et aux saveurs d’automne de Scherwiller, dans un bac : des fleurs pour les morts, en attendant le jardin pour les vivants.

L'auteur

Suzanne

Membre récente de l'ACJCA, en plein réensauvagement de mon jardin à Scherwiller, où la nature mène la danse. Ravie d'échanger et d'apprendre du savoir-faire régional de chacun·e.

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