Un jardin à 4 saisons : chapitre automne

J’aménage peu à peu mon jardin pour en faire un jardin des quatre saisons, qui ait quelque chose à offrir en toute période de l’année : des floraisons au printemps, de l’ombre et des fruits en été, des écorces et des baies en hiver. Mais c’est l’automne, depuis toujours, qui reste ma saison préférée. Si nos hivers sont moins hivernaux qu’autrefois et si les étés secs ternissent parfois les couleurs, l’automne garde pourtant tout son intérêt au jardin. En cherchant quoi planter pour vivre pleinement l’automne, j’ai découvert une histoire qui commence bien avant mon jardin : celle de mes ancêtres et celle de deux chaînes de montagnes.

Un héritage alsacien-appalachien

À ma grande surprise, j’ai appris après mon installation en Alsace, grâce aux recherches généalogiques de mon cousin, que mes ancêtres venaient d’Alsace et de Moselle : ils ont émigré de Hirschland et de Fénétrange vers le Nouveau Monde il y a environ trois cents ans, pour s’installer dans les Appalaches, une chaîne de montagnes qui longe la côte est de l’Amérique du Nord, là où j’ai grandi.

Carte du relief des Appalaches. Crédit : Maps for Free, via Wikimedia Commons

Je me suis demandé, pour jouer, si l’ascendance pouvait rester inscrite dans l’ADN pendant si longtemps, et expliquer le bonheur et le sentiment d’appartenance que j’éprouve dans cette région. Rien ne le prouve. En revanche, les Appalaches et les Vosges sont issues de la collision qui a réuni les continents pour former la Pangée.

La Pangée. Source : Wikimedia Commons

L’origine des deux chaînes de montagnes

En Europe, on parle de chaîne hercynienne (ou varisque). Cette chaîne faisait partie d’un ensemble plus vaste, souvent appelé les montagnes pangéennes centrales, qui comprenait non seulement les Vosges et les Appalaches, mais aussi les montagnes d’Écosse, d’Irlande et de Scandinavie (plus anciennes, de formation calédonienne) et certains massifs d’Afrique du Nord.

Les Appalaches

De l’autre côté de l’Atlantique, la dernière phase de cette collision a achevé de soulever les Appalaches, qui s’étendent de Terre-Neuve à l’Alabama sur plus de 2 400 kilomètres. Des centaines de millions d’années d’érosion les ont aplanies : leur point culminant, le mont Mitchell, en Caroline du Nord, atteint 2 037 mètres, mais leur altitude moyenne se situe entre 300 et 1 000 m. Leurs versants portent une forêt de feuillus d’une grande diversité d’espèces, ce qui explique la renommée de leurs couleurs d’automne.

Cooper’s Rock State Park, dans la région où j’ai grandi (Photo : Rebecca Warsinsky)

Les Vosges

Du côté européen, le massif des Vosges est l’un des vestiges de la chaîne hercynienne. Bien plus tard, comme le savent tous les Alsaciens, l’effondrement du fossé rhénan a fait remonter les Vosges d’un côté et la Forêt-Noire de l’autre, avec la plaine d’Alsace entre les deux. Le Grand Ballon, point culminant des Vosges, atteint 1 424 mètres, pour une altitude moyenne de 400 à 1 000 m. Le versant oriental des Vosges descend vers la plaine d’Alsace par les collines sous-vosgiennes, où poussent les vignes : la montagne et la plaine sont nées du même mouvement.

La plaine d’Alsace au crépuscule depuis la Chapelle du Taennelkreuz

L’automne dans les Appalaches

La forêt appalachienne est l’une des forêts de feuillus les plus riches en espèces du monde tempéré. En octobre et en novembre, plusieurs espèces se succèdent et se mêlent, parfois sur un même versant : l’érable à sucre et l’érable rouge (orange et rouge), le liquidambar (rouge, pourpre et jaune), le tupélo (rouge vif, souvent le premier à virer), l’oxydendre (rouge cramoisi), les caryers et le tulipier de Virginie (jaune doré), et plusieurs chênes (rouge, brun, roux). Le long de la chaîne, l’Appalachian Trail relie la Géorgie au Maine et traverse 14 États : une façon de parcourir à pied tout le pays des couleurs d’automne.

Ces forêts abritent aussi des trésors. Dans les Appalaches québécoises, le Corridor appalachien recense des écosystèmes forestiers exceptionnels « favorisant la présence d’arbres très vieux (forêts anciennes) », et les Appalaches du Sud forment une réserve de biosphère reconnue par le programme sur l’homme et la biosphère (MAB) de l’UNESCO.

The Blackwater Canyon, dans la région où j’ai grandi (Photo : Kenny Himes)

Clin d’œil à « Take Me Home, Country Roads » de John Denver (Photo : Rebecca Warsinsky)

L’automne dans les Vosges et en Alsace

Malgré l’origine commune de ces deux chaînes, leurs forêts diffèrent, en partie à cause des glaciations. Les arbres d’Amérique du Nord ont pu se replier vers le sud puis remonter le long de chaînes orientées nord-sud, comme les Appalaches. En Europe, les Alpes, les Pyrénées et la Méditerranée ont freiné ce mouvement et de nombreuses espèces ont disparu, d’où une flore moins riche qu’en Amérique du Nord. Liquidambar, tulipier et caryers, présents en Europe avant les glaciations, n’y ont pas survécu à l’état sauvage : on ne les voit plus que dans nos parcs et jardins.

Les Vosges offrent donc un autre type de paysage que celui des Appalaches. Les hêtres passent du jaune au cuivre, les charmes et les érables champêtres au jaune doré, et les chênes au brun. Les sapins et les épicéas, toujours verts, forment un fond sombre qui fait ressortir ces couleurs. La différence avec les Appalaches tient à ce contraste entre feuillus et conifères, et à la teinte dominante : plus de jaunes et de cuivres, moins de rouges. Les essences qui apportent l’essentiel des rouges appalachiens, comme le liquidambar, le tupélo ou l’oxydendre, n’ont pas d’équivalent exact dans les forêts vosgiennes.

Le lac du Lispach

Le vignoble et les châteaux forts

L’Alsace ajoute deux éléments que les Appalaches n’ont pas de la même façon : le vignoble et les châteaux forts. Sur la Route des Vins, les feuilles des cépages blancs jaunissent, tandis que celles des cépages rouges, comme le pinot noir, tirent vers le rouge, entre les villages et la forêt vosgienne. Sur les murs des villages, la vigne vierge, d’origine nord-américaine (Parthenocissus quinquefolia) ou asiatique (Parthenocissus tricuspidata), ajoute son rouge cramoisi. Au pied des collines, la fin des vendanges et les fruits d’automne rappellent que ce paysage est aussi cultivé.

Les vignes sous le château d’Ortenbourg

Gertwiller

De l’automne dans mon jardin

Pour revenir au début, c’est-à-dire à l’automne et aux jardins : pour moi, ce sont les arbres qui l’ont longtemps incarné, or je n’ai pas encore beaucoup d’arbres dans mon jardin. Mais aujourd’hui, les vignes comptent tout autant. Même si je n’en ai pas (encore) chez moi, un vignoble s’étend derrière ma maison et me réjouit les yeux chaque jour. Depuis ma fenêtre de cuisine, je vois les saisons se transformer : les vignes, la colline boisée derrière elles, et le jaune qui gagne de semaine en semaine.

Vue de ma fenêtre de cuisine

Autour de moi, ma rue est bordée d’érables qui flamboient en orange, avec une jolie vue sur le château d’Ortenbourg et, plus loin, sur celui du Haut-Kœnigsbourg.

Devant chez moi

Que prévoir de planter dans mes 400 m², pour compléter la beauté d’automne qui m’entoure déjà ?

Dans mon jardin, il y avait trois arbres lorsque je suis arrivée, tous trois des pruniers : un quetschier, un mirabellier sauvage et un mirabellier greffé. Ils offrent un peu de jaune, avec des feuilles qui tombent vite. Rien n’y célèbre l’automne comme les forsythias célèbrent le printemps. Mais je viens de signer un contrat pour la plantation d’une haie champêtre en racines nues, qui animera l’année du côté des vignes.

Une haie champêtre

Cette haie mixte de 22,7 mètres réunit dix espèces champêtres, choisies pour accueillir la faune et pour offrir quelque chose en chaque saison. En hiver, le genévrier garde son feuillage, les tiges du cornouiller sanguin rougeoient et les chatons du noisetier s’allongent. Au printemps, le prunellier fleurit avant même ses feuilles, puis viennent l’aubépine, le néflier et le genêt à balai. En été, l’églantier et le baguenaudier prennent le relais. À l’automne, les jaunes de l’orme et du noisetier, les baies rouges de l’aubépine et de l’églantier, les gousses gonflées du baguenaudier et le rouge du cornouiller composent une palette plus proche des Vosges que des Appalaches, avec, pour faire le lien, un cousin des cornouillers américains.

Côté nord : l’emplacement de la future haie champêtre (au mois de juillet 2026)

Un arbre d’ombrage

J’ai besoin d’un arbre d’ombrage de l’autre côté de la maison. Quant à l’espèce, je n’ai pas encore tranché. Vais-je rejoindre les érables de la rue en plantant un ? Ce serait encore un lien avec ma famille : il y a 3 décennies, nous en avons planté un dans notre jardin, offert en cadeau d’anniversaire à mon papa.

L’érable de mon papa à 30 ans

Un érable américain (érable rouge ou érable à sucre, mais pas l’érable négundo, invasif) ne serait pas indigène en Alsace, mais il s’y montrerait sans doute un très bon immigré, pourvu qu’il supporte nos étés secs. Les essences américaines ne sont d’ailleurs pas toutes des inconnues pour l’Europe : liquidambars, tulipiers et caryers y poussaient avant les glaciations. Pour cet arbre d’ombrage, faut-il donc privilégier l’automne avec un érable, ou un autre arbre au feuillage d’automne, ou bien le printemps et l’été avec, par exemple, un tilleul ? Je n’ai pas encore décidé quelle saison il célébrera. Si vous avez un conseil, je suis preneuse.

Mes ancêtres ont quitté l’Alsace il y a trois siècles ; j’y suis revenue, et c’est ici que je plante.

L'auteur

Suzanne

Membre récente de l'ACJCA, en plein réensauvagement de mon jardin à Scherwiller, où la nature mène la danse. Ravie d'échanger et d'apprendre du savoir-faire régional de chacun·e.

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