Comme évoqué dans mon premier article ici avec Les Jardins Vivants, je prépare un projet de réensauvagement dans mon jardin à Scherwiller et je suis dans la phase d’observation. Avec les canicules et la sécheresse, j’oriente mes observations surtout au soleil et au temps.

Deux notions de temps

Les Grecs anciens distinguaient deux notions de temps. Chronos est le temps mesurable et régulier : celui du calendrier, des degrés de déplacement du soleil, des solstices et des équinoxes. Kairos, lui, est le moment opportun, celui qui ne se calcule pas mais se reconnaît. Le jardinage repose sur l’articulation des deux : chronos donne le cadre, la structure prévisible d’une année qui revient toujours selon le même schéma ; kairos est ce qui se lit sur le terrain, au jour le jour. Observer les levers et les couchers du soleil presque tous les jours n’est donc pas seulement suivre chronos. C’est aussi apprendre, année après année à partir de cette année d’origine, à mieux reconnaître kairos dans mon propre jardin.

Le soleil

Le déplacement du soleil n’est pas qu’un phénomène visuel. Les plantes perçoivent la durée du jour, et pas seulement la température, comme un signal environnemental. Ce mécanisme, appelé photopériodisme, distingue deux types de rythmes biologiques. Certains sont dits endogènes. Une fois enclenchés, ils se poursuivent même si les conditions extérieures cessent de varier. C’est le cas, par exemple, du rythme circadien qui régule l’ouverture et la fermeture des stomates. D’autres sont exogènes. Ils dépendent directement d’un signal extérieur (ici, la lumière) et s’arrêtent dès que ce signal disparaît. La floraison, la formation des tubercules ou l’entrée en dormance combinent ces deux logiques. De nombreuses espèces de jardin répondent ainsi à la longueur des jours plus qu’à la chaleur : certaines fleurissent quand les jours s’allongent, d’autres quand ils raccourcissent.

Le solstice d’été

Le solstice d’été marque un basculement pour plusieurs espèces. Après ce pic de lumière, la plante amorce le passage de la croissance végétative vers la fructification ou la formation des graines. Pour le jardinier, c’est aussi un moment propice : semis de succession et bilan sur l’avancement du jardin.

21 juin 2026, 05h38, au-dessus de la Forêt-Noire. Photo prise depuis chez moi.

Une pratique d’observation ancienne

Observer le jardin plutôt que se fier à un calendrier n’a rien de nouveau. Les jardiniers et paysans ont, de longue date, appris à lire des signes concrets : le comportement des insectes, l’état du feuillage, l’arrivée ou le départ de certaines espèces d’oiseaux. Ces observations leur permettaient d’ajuster leurs pratiques, bien avant l’existence de prévisions météorologiques fiables.

Le repérage solaire s’inscrit dans cette même tradition d’observation directe. C’est aujourd’hui une pratique reconnue en permaculture, qui s’appuie sur les deux solstices de façon complémentaire. Au solstice d’été, le soleil atteint son point le plus haut et les ombres sont les plus courtes. On repère alors les zones qui ne reçoivent jamais de lumière directe, en aucune saison. Au solstice d’hiver, le soleil est au plus bas et les ombres sont les plus longues. On identifie alors les zones qui perdent le plus de lumière à cette période de l’année, utile par exemple pour placer un piège à soleil hivernal. Cette première lecture, au point le plus haut, est celle que j’ai menée cette année.

Une haie mixte comme écotone

Cette première année chez moi, l’observation nourrit mes choix pour le réensauvagement, en particulier pour la haie mixte. Une haie n’est pas un simple écran végétal. C’est un écotone : une zone de contact entre milieu ouvert et milieu fermé, entre ombre et lumière. Bien conçue, elle crée un gradient : plein soleil, mi-ombre, ombre dense. Ce sont précisément ces variations qui attirent des espèces différentes. Les insectes pollinisateurs recherchent les pans les plus ensoleillés. D’autres, hérissons, amphibiens, oiseaux insectivores, se réfugient dans les zones plus sombres et fraîches. Une haie composée uniquement d’essences homogènes, plantée sans tenir compte de la course du soleil, offre beaucoup moins de niches écologiques. Une haie pensée en fonction de l’exposition en offre bien plus.

Emplacement probable pour la haie mixte.

Trois repères

Mes relevés du solstice m’ont donné trois repères pour la plantation. D’abord, les zones où le soleil frappe le plus fort en plein été. Elles conviennent à une haie dense, capable d’apporter ombre et fraîcheur. Ensuite, les recoins que le soleil n’atteint jamais, même à son point le plus haut. Ils conviennent aux espèces de sous-bois et aux fougères. Enfin, les zones en plein soleil toute la saison : nécessaires à des essences comme le figuier. La haie elle-même, une fois installée, agira aussi comme corridor écologique. Elle reliera ces différentes zones entre elles et permettra aux espèces de circuler.

Prochaines étapes

Dans les mois à venir, à l’équinoxe puis au solstice d’hiver, je poursuivrai ce suivi. J’y ajouterai la lecture complémentaire du soleil à son point le plus bas, pour affiner encore ces choix de plantation. Même quand les parties aériennes des plantes sont au repos, les racines restent actives sous le sol. L’observation du jardin, elle, ne s’arrête donc jamais vraiment.

L'auteur

Suzanne

Membre récente de l'ACJCA, en plein réensauvagement de mon jardin à Scherwiller, où la nature mène la danse. Ravie d'échanger et d'apprendre du savoir-faire régional de chacun·e.

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