Au début, je voulais écrire cet article pour honorer les morts et soutenir la paix entre les nations. Je voulais parler des jardins de la paix dans le monde et des fleurs portées à la boutonnière le 11 novembre.
En discutant de ce projet avec le comité éditorial, j’ai très vite appris beaucoup de choses grâce à l’expertise de ses membres, notamment sur le bleuet et sur la difficulté de le cultiver. Puis, au fil de mes recherches et de la rédaction, l’article que je pensais écrire a cédé la place à une autre histoire : le bleuet et le coquelicot méritaient à eux seuls qu’on parle d’eux à l’occasion du 11 novembre. Les jardins de la paix attendront une autre occasion.

Champ de bleuets et de coquelicots (Wiki Commons: Andrew Hill / <i>Close-up of poppies and cornflowers</i>)
Je vous invite donc à m’accompagner dans ce voyage de découverte. Nous partirons de deux fleurs messicoles croisées près de chez moi, le bleuet et le coquelicot, pour comprendre ce que sont ces plantes sauvages des champs et ce qu’elles apportent. Nous verrons ensuite l’histoire de ces deux fleurs du souvenir, puis nous arriverons au 11 novembre.
Quand je me suis installée en Alsace en 2021, j’ai trouvé un appartement rue des Bleuets, à Valff. Le nom de la rue n’a pas retenu mon attention tout de suite, absorbée que j’étais par l’installation d’un nouveau chez-moi et par tout ce que j’avais à apprendre sur mon nouveau poste et ma nouvelle région. Mais en m’installant, « les bleuets » ont pris de plus en plus de sens pour moi.
D’abord, en cours, j’ai commencé à enseigner à mes étudiants de l’IUT Robert Schuman comment observer et analyser le paysage linguistique, en étudiant le Jardin du livre à Valff, mais aussi le nom de ma propre rue :

Plaque de rue à Valff, en français et en alsacien : un exemple de paysage linguistique proposé à mes étudiants
Puis j’ai décidé de semer et de cultiver mes propres bleuets.

Bleuets dans mon bac surélevé
À l’époque, je découvrais à peine les bleuets. Comme vous le voyez, les miens ont bien poussé. Ils sont magnifiques. Mais ils poussent aussi parmi de nombreuses autres plantes, serrés les uns contre les autres, semés dans la terre riche d’un bac surélevé, ce qui n’a rien à voir avec les conditions que les bleuets apprécient vraiment, eux qui font partie des messicoles, c’est-à-dire des plantes dans leur état sauvage des cultures et des moissons.
Le bleuet n’est pas la seule fleur qui occupe mes pensées. Les messicoles comptent aussi les coquelicots des champs. Après avoir voyagé dans le sud de la France à mes vingt ans, j’étais émerveillée par la beauté des champs de coquelicots. Ayant grandi dans un pays anglophone, je savais que les champs de coquelicots étaient étroitement liés à la Grande Guerre. Et, bien sûr, j’avais acheté des pin’s en forme de coquelicot pour le 11 novembre.
Ici, en Alsace, j’ai souvent le plaisir de voir des coquelicots surgir çà et là pendant mes promenades quotidiennes avec mon chien Finn, ce qui, ai-je appris en écrivant cet article, est tout à fait typique des messicoles de la région. Par exemple :

Coquelicot isolé

Coquelicots groupés en bordure de champs cultivés
J’ai chez moi des œuvres d’art avec des coquelicots, des draps à coquelicots… Oui, je les aime à ce point. Et j’adorerais avoir des coquelicots et des bleuets dans mon propre jardin.
Depuis que je suis propriétaire d’une maison avec jardin à Scherwiller, j’essaie, comme je l’ai raconté dans la feuille de chou, de pratiquer l’observation de mon environnement, d’apprendre à offrir un habitat adapté à la flore et à la faune locales, bref, de mener un mini-réensauvagement sur mes 400 m². Mais je suis aussi attirée par le symbole et par le désir d’y faire entrer le souvenir ainsi que tous ceux et tout ce que j’aime.
Par exemple, je tenais vraiment à avoir dans mon jardin une petite prairie fleurie. Avant de commencer la formation au jardinage de l’ACJCA, je ne savais pas vraiment ce que cela impliquait. Lors de notre dernière séance, Éric Charton, spécialiste et formateur en jardinage naturel et en espaces verts responsables, a présenté différents types de pelouses.
J’ai découvert trois choses. Premièrement, mon sol est non seulement pauvre, mais très pauvre. Deuxièmement, un sol très pauvre peut être une bonne chose et donner naissance à une prairie de fauche. Troisièmement, si je veux vraiment une prairie fleurie, je vais devoir perturber le sol et ressemer les fleurs sauvages chaque année, une pratique qui n’est pas vraiment en cohérence avec le réensauvagement.

Ma [probable] prairie de fauche
Les messicoles sont ces plantes sauvages des moissons, qui ne subsistent que là où la terre est travaillée. Prospérant dans les sols remués, elles ont accompagné l’histoire humaine et marqué les esprits. Le coquelicot, dont les graines robustes peuvent dormir dans le sol pendant des décennies, a ainsi surgi en masse sur les champs de bataille retournés par la Première Guerre mondiale. Le bleuet, bien plus délicat, évoquait plutôt la présence familière des champs de blé traditionnels. Ce lien avec la terre prend une résonance particulière ici, en Alsace, qui a changé quatre fois de pays entre 1871 et 1945, et chaque changement de frontière a bouleversé les vies et les familles, remuant les destinées comme les paysages.
Parmi ces plantes, le coquelicot et le bleuet offraient une résonance idéale pour mon projet de prairie fleurie. Le coquelicot incarnait une double facette : une magnifique fleur sauvage et un symbole mondial du souvenir. Le bleuet, lui, était d’abord une fleur de cœur qui est rapidement devenue un symbole tout aussi cher à mes yeux.
En pratique, ces espèces s’accommodaient à merveille de l’agriculture préintensive. Elles tolèrent mal les pratiques modernes, les engrais chimiques et les pesticides. C’est pourquoi le bleuet, si répandu il y a cent ans, est devenu bien plus rare aujourd’hui et difficile à propager, d’autant que ses graines perdent rapidement leur pouvoir germinatif après deux ans, d’après Solène Bellanger (2011).
Aujourd’hui, on ne les croise plus guère qu’au milieu des cultures ou groupées en bordure de champs (comme je l’ai constaté avec les coquelicots). C’est d’ailleurs sur ces bordures que la région Grand Est propose de les réhabiliter en priorité, estimant que 75 % de ces espèces messicoles sont désormais menacées.
Les messicoles ne sont pas que jolies. Selon le même guide du Grand Est, leur principal intérêt est écologique et agronomique. La plupart produisent du pollen et du nectar pour les pollinisateurs, elles attirent les auxiliaires de culture, comme les coccinelles et les syrphes, qui protègent les champs des ravageurs, et des oiseaux granivores mangent leurs graines, comme celles de la Bifora rayonnante.
Le guide ajoute quelque chose qui m’a menée de mon jardin aux livres d’histoire : en tant que plantes historiquement présentes dans les cultures, les messicoles ont un rôle symbolique, et le coquelicot et le bleuet sont, selon ses mots, des « symboles patriotiques puis environnementaux ». Comment deux fleurs des champs en sont-elles venues à être portées à la boutonnière ? L’histoire commence en 1915.
En 1915, deux événements, l’un en anglais et l’autre en français, ont mis le coquelicot et le bleuet sur la voie de symboles du souvenir et de la paix : un poème et un surnom.
John McCrae, médecin canadien en service près d’Ypres, a écrit le poème « In Flanders Fields » le 3 mai 1915, le lendemain de la mort de son ami Alexis Helmer. Il y évoque les coquelicots qui poussent entre les tombes, non pas une fois mais deux, liant à jamais le coquelicot aux morts de la Première Guerre mondiale.
Les cimetières flamands
(Trad. J.P. van Noppen ; également disponible sur greatwar.nl)
Sous les rouges coquelicots des cimetières flamands,
Qui parmi les rangées de croix bougent dans le vent,
Nous sommes enterrés. Et dans le bleu des cieux,
Les alouettes encore lancent leur cri courageux
Que plus personne n’entend sous le bruit des canons.
Nous sommes morts : il y a à peine quelques jours,
Nous connaissions les joies de la vie, de l’amour,
La fraicheur de l’aurore, les lueurs du ponant.
Maintenant nos corps sans vie reposent en sol flamand.
Nos mains inanimées vous tendent le flambeau :
C’est à vous, à présent, de le tenir bien haut,
De contre l’ennemi reprendre la querelle.
Si vous ne partagez des morts la foi rebelle,
Nos corps ne pourront pas dormir paisiblement
Sous les rouges coquelicots des cimetières flamands.
Dès 1920, le coquelicot avait été adopté comme symbole du souvenir et du désir de paix au Royaume-Uni et dans le Commonwealth. En 1921 naît le « Poppy Day » : des coquelicots à la boutonnière sont vendus début novembre pour récolter des fonds au profit des anciens combattants blessés et invalides et des familles de soldats tués à la guerre, une collecte imaginée par une Française, Anna Guérin.
Née à Vallon-Pont-d’Arc, Anna Guérin, dont le mari était alsacien, a joué un grand rôle dans la popularisation du coquelicot en lien avec le 11 novembre. Mme Guérin était une conférencière très appréciée de l’Alliance française, en français comme en anglais, à travers le monde. Elle soutenait aussi avec dévouement la France et ses orphelins de guerre, en fondant l’American and French Children’s League. Voyant les possibilités de collecte offertes par l’adoption à grande échelle du coquelicot comme symbole du souvenir, elle a convaincu les autorités américaines et britanniques de vendre des coquelicots à la boutonnière début novembre pour l’Armistice, devenu plus tard le Veterans’ Day aux États-Unis, et appelé aussi « Poppy Day » au Royaume-Uni. Depuis le 11 novembre 2021, elle est régulièrement honorée comme la « Poppy Lady » en France, son histoire étant de mieux en mieux connue.
L’histoire du bleuet commence par un surnom. En 1915, l’armée française change d’uniforme et adopte le « bleu horizon » pour la « classe 1915 ». Les soldats expérimentés, qui se battaient déjà avec l’ancien uniforme, surnomment ces jeunes recrues inexpérimentées « les bleuets » : le surnom évoquait la couleur de leurs nouveaux uniformes et leur jeunesse, d’après la fleur bleue des champs que tout le monde reconnaissait. Ce nom donnera plus tard à la fleur sa place dans le souvenir.
En 1925, Charlotte Malleterre, fille du commandant de l’Hôtel national des Invalides, et Suzanne Leenhardt, infirmière-major, ont créé Le Bleuet de France, un atelier aux Invalides où des anciens combattants blessés fabriquaient des bleuets en papier et en tissu, vendus au public pour leur procurer un revenu. Leur projet a été adopté par la France en 1935 en signe de souvenir et de solidarité envers tous. Aujourd’hui, les bleuets sont vendus non seulement le 11 novembre, mais aussi le 8 mai, anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale en Europe en 1945, au profit des anciens combattants, des blessés, des veuves et orphelins de guerre et des victimes du terrorisme.
Cependant, porter ce bleu horizon à la boutonnière revêt une dimension toute particulière, parfois complexe, en Alsace. Si le bleuet célèbre les combattants en uniforme français, l’histoire locale nous rappelle la tragédie des Malgré-Nous. Pour ces hommes et leurs descendants, les commémorations officielles ont longtemps ravivé la douleur d’une mémoire fragmentée, prise entre deux feux et deux uniformes.
Reportage France Info 11/11/2025
Dirigé historiquement par l’Office national des combattants et des victimes de guerre (ONaCVG), le Bleuet de France est devenu un fonds de dotation autonome en 2023. En juillet 2026, son conseil d’administration a approuvé un projet de transformation en « fondation abritante », sur le modèle de la Fondation de France.
Le 11 novembre 1918, les canons de la Première Guerre mondiale se sont tus, et ce jour est devenu, dans le monde entier, le jour de l’Armistice.
Au Royaume-Uni et dans le Commonwealth, le jour de l’Armistice a été commémoré pour la première fois en 1919. La tradition d’y porter la fleur rouge y est devenue si forte qu’on l’appelle encore parfois « Poppy Day » (le jour du coquelicot). Après la Seconde Guerre mondiale, la commémoration principale a été déplacée au Remembrance Sunday, le deuxième dimanche de novembre. Ce jour-là, le pays observe deux minutes de silence à 11 heures en mémoire des morts de la Première Guerre mondiale et de toutes les guerres qui ont suivi.
En France, le 11 novembre est devenu un jour férié en 1922 pour marquer la fin de « la der des ders ». Dès le départ, c’était un jour de cérémonies dans chaque commune : dépôts de gerbes aux monuments aux morts, minute de silence et Marseillaise. Son sens s’est élargi depuis. Une loi du 28 février 2012 en a fait le jour d’hommage à tous les soldats morts, pour nous, pour la France, et non plus seulement à ceux de 1914-1918, et il reste plus proche du recueillement que de la fête.
Pour les personnes qui souhaitent marquer ce jour de mémoire en arborant un bleuet, il est possible de s’en procurer de trois façons :
« Entre mémoire de guerre et refus de la guerre : la symbolique des fleurs » de Yohann Chanoir et Nicolas Charles.
https://ehne.fr/fr/encyclopedie/th%C3%A9matiques/guerres-traces-memoires/memorialisation/entre-memoire-de-guerre-et-refus-de-la-guerre-la-symbolique-des-fleurs